[ENJEU] Recyclage des déchets C&D
Gamma Materials pose les bases d’une construction plus circulaire.
Le secteur de la construction mauricien vit aujourd’hui un moment charnière. Chaque année, près de 70 000 tonnes de déchets de construction et de démolition (C&D) sont générées dans le pays, mais seules 6 000 tonnes sont traitées, le reste finissant en grande partie dans les dépôts sauvages ou au centre d'enfouissement de Mare Chicose.
Une situation connue, souvent commentée, mais rarement transformée en véritable stratégie industrielle. Dans ce paysage fragmenté, Gamma Materials se positionne comme l’un des premiers acteurs à tenter de structurer une filière de recyclage crédible pour le BTP mauricien.
Cette initiative intervient alors que les signaux internationaux convergent : le monde produira 2,2 milliards de tonnes de déchets C&D en 2025 et moins de la moitié sera recyclée. En Europe, ces déchets représentent près de 40 % de l’ensemble des déchets produits. Même si les taux officiels affichent des niveaux élevés de recovery - autour de 90 % -, une grande partie correspond à des usages à faible valeur ajoutée, et non à une véritable circularité. Les grands groupes bougent également. Holcim, par exemple, a recyclé 5,6 millions de tonnes de matériaux de démolition sur les neuf premiers mois de 2025, avec un objectif de 20 millions de tonnes par an d’ici 2030. Autrement dit, la circularité dans la construction n’est plus une option, c’est la trajectoire mondiale.
Dans ce contexte, la démarche engagée par Gamma Materials s’inscrit dans une dynamique de fond : mieux valoriser les déchets locaux, réduire l’empreinte carbone des chantiers mauriciens et offrir aux professionnels une alternative crédible aux agrégats naturels. Ce qui fait d’elle non seulement l’une des pionnières à investir dans cette filière, mais aussi la première entreprise locale à réaliser un état des lieux approfondi à travers une étude menée avec la Mauritius Research and Innovation Council (MRIC).
Une filière locale encore embryonnaire
Premier constat : à Maurice, la gestion des déchets C&D reste peu structurée. Les dépôts sauvages se multiplient et s’amoncellent d’année en année. À ce jour, plus de 275 sites ont été identifiés à travers l’île, confirmant l’absence d’un modèle opérationnel de collecte et de réintégration dans la chaîne de production. Même si les lois sanctionnent ceux qui s’adonnent à l’illegal dumping, certains passent encore entre les mailles du filet faute de traçabilité, faute de contrôle. Pour nombre d’opérateurs, les chiffres révélés dans le rapport Gamma Materials–MRIC ne seraient que la partie émergée de l’iceberg, au regard de la multiplication des chantiers publics et privés depuis ces vingt-cinq dernières années.
Un site pilote devenu opérationnel
Face à ces limites, la mise en place d’une filière de recyclage apparaît essentielle : soulager les décharges, répondre aux exigences de durabilité, réduire l’extraction de roches et aligner le secteur sur les attentes de l’économie circulaire.
C’est dans ce vide structurel que Gamma Materials s’est engagée. Le recyclage a véritablement pris forme en 2024 sur le site de La Chaumière, entièrement mécanisé et équipé d’une concasseuse et de broyeurs industriels. Bilan : 23 000 tonnes de déchets récupérées, 15 000 tonnes recyclées. Les familles de produits : agrégats, crusher run, blocs ou encore matériaux pour couches routières.
Cette avancée ne relève pas du hasard. Elle s’appuie d’abord sur une série d’études menées pendant trois ans en collaboration avec la MRIC, puis sur des partenariats avec des experts du secteur, le tout porté par une approche méthodique et scientifique : identification des dépôts légaux et illégaux, cartographie des flux, caractérisation des typologies de déchets et analyse de leur potentiel de réutilisation.
« L’étape critique porte sur la qualité des agrégats recyclés qui sont soumis à des tests en laboratoire et en conditions réelles, notamment en collaboration avec deux leaders du marché, Gamma Construction et Transinvest », explique Adrien Bonne, responsable marketing chez Gamma Materials.
Conformité, la clé de voûte
L’objectif de cette démarche est de garantir la conformité technique, clé de voûte de près de cinq années de recherches. « Nous travaillons en étroite collaboration avec la MSB (Mauritius Standards Bureau) pour que ces produits soient conformes aux normes et standards », ajoute-t-il.
L’entreprise est en effet sur le point d’obtenir l’accréditation du MSB, un passage obligé avant une diffusion plus large sur le marché.
Les premiers matériaux recyclés affichent déjà des résultats prometteurs. Ils sont labellisés Gamma R, afin de pouvoir identifier clairement l’ensemble des produits issus du recyclage. Selon Gamma Materials, un agrégat recyclé de type Gamma R émet 4,0 kg de CO2e par tonne produite, contre 20,8 kg de CO2e/t pour un agrégat naturel (Le CO2e/t : quantité de gaz à effet de serre émise). Cette différence s’explique par l’absence d’extraction en carrière, une consommation énergétique moindre et la réduction des transports.
Plusieurs projets pilotes ont permis de valider leurs usages. Transinvest Construction Ltd a utilisé du Crusher Run 0/20 pour un parcours à Médine, Gamma Construction l’a intégré dans l’aménagement d’une piste cyclable à Verdun. Ces démonstrations montrent que les agrégats recyclés conviennent aux couches de chaussée, aux bétons non structuraux, aux pavés et aux bordures en attendant la validation officielle des blocs et bétons structurels par la MSB.
Les travaux scientifiques internationaux confortent ces résultats. Plusieurs revues (ScienceDirect, MDPI) confirment que les Recycled Concrete Aggregates (RCA) peuvent remplacer jusqu’à 50 % des agrégats traditionnels dans certains bétons, à condition d’un contrôle qualité strict : porosité, absorption d’eau, granulométrie, traitement éventuel au CO2.
Pour les professionnels sensibilisés aux enjeux environnementaux, Gamma R représente une opportunité de réduire l’empreinte carbone de leurs projets. Cependant, l’adoption reste modérée. Bernard Lan, General Manager de Gamma Materials, résume ainsi la situation :
« L’adoption des matériaux recyclés passe par une phase d’expérimentation et d’éducation des professionnels du secteur. »
L’expression « lentement, mais sûrement » sied à la situation, car le marché mauricien est traditionnellement conservateur. Il faut prouver la fiabilité des nouveaux matériaux, démontrer leur performance en conditions réelles, accompagner les entreprises dans le changement de pratiques et instaurer des standards stables. D’où la collaboration étroite avec le MSB.
L’entreprise rappelle également les quatre piliers indissociables à une filière durable :
- • éducation et sensibilisation ;
- • cadre légal et normatif ;
- • application de la loi ;
- • accompagnement financier des recycleurs.
Aujourd’hui, Gamma Materials souhaite ouvrir son unité de recyclage aux autres entreprises et même aux particuliers, avec l’appui des autorités publiques.
S’inscrire dans les tendances internationales
Ce qui est sûr, c’est que la démarche mauricienne rejoint les tendances observées dans de nombreux pays. Aux États-Unis, la Californie impose 65 % de recyclage des déchets de chantier. En Europe, la directive-cadre sur les déchets impose 70 % de recyclage des déchets C&D d’ici fin 2025. Des pays comme le Japon, Singapour ou les Pays-Bas ont mis en place des modèles avancés mêlant tri à la source, démolition sélective, incitations financières et technologies de traitement.
La démarche de Gamma Materials n’est donc ni marginale ni isolée. Elle s’inscrit dans un mouvement global où l’industrie du béton repense ses procédés pour limiter l’extraction de ressources, réduire ses émissions et prolonger le cycle de vie des matériaux. La création d’une filière locale peut contribuer à réduire la dépendance aux matériaux vierges, diminuer les coûts environnementaux de la construction et améliorer la gestion des déchets de chantier.
Cependant, pour que cette initiative devienne un véritable modèle national, d’autres conditions doivent être réunies : instaurer des règles claires de gestion des déchets, structurer les chaînes de collecte et de tri, harmoniser les normes, intégrer les matériaux recyclés dans les appels d’offres publics ou encore encourager la formation et les retours d’expérience.
Le mouvement est lancé. L’enjeu consiste désormais à convertir cette dynamique innovante en un véritable tournant industriel stratégique. Avec Gamma Materials en éclaireur, le BTP mauricien pourrait enfin amorcer une transition vers une construction pleinement éco-responsable.