[PATRIMOINE ET HISTOIRE] Marc Brunel : L’homme qui révolutionna l’ingénierie souterraine
Visionnaire franco-britannique méconnu, du moins chez nous, Marc Brunel (1769-1849) est celui qui a révolutionné l’ingénierie souterraine en créant le premier tunnel sous un fleuve navigable. Portrait d’un génie qui, face aux catastrophes et à la faillite, inventa le bouclier de forage, maîtrisa la géotechnique des sols gorgés d’eau et développa les calculs de poussée des terres qui servent encore de référence pour les études de faisabilité des tunneliers modernes et des infrastructures souterraines contemporaines.
Bien qu'il ne soit pas très connu à Maurice, contrairement aux figures marquantes de l'époque coloniale comme Mahé de Labourdonnais, qui développa Port-Louis, ou les ingénieurs britanniques qui édifièrent Fort Adelaide, Marc Brunel a néanmoins marqué la région des Mascareignes. Entre 1822 et 1823, cet ingénieur franco-britannique fut officiellement mandaté par le gouvernement français pour concevoir deux ponts suspendus à l'île de La Réunion. Cette contribution témoigne de l'influence transfrontalière de Brunel dans l'océan Indien, où ses innovations navales, développées pour la Royal Navy, influencèrent également les opérations maritimes britanniques à Port-Louis. Son expertise était reconnue tant par les autorités françaises que britanniques dans cette région stratégique de l'Empire colonial.
En 1823, quand Marc Brunel annonce son projet de creuser un tunnel sous la Tamise, Londres ricane. Deux tentatives avaient déjà échoué lamentablement. En 1798, Ralph Dodd avait abandonné après quatre années d'inondations entre Tilbury et Gravesend. En 1805, Richard Trevithick et Robert Vazie avaient renoncé face aux infiltrations de leur Thames Drift Tunnel de 366 mètres, dont le tunnel pilote ne mesurait que 90 centimètres de large sur 1,50 mètre de haut. Mais l'ingénieur franco-britannique possède un atout décisif : une invention révolutionnaire qui anticipe les tunneliers modernes. Son bouclier de forage consiste en une série de cages rectangulaires en fonte de trois étages, aux côtés ouverts. Le terrain est contenu par de petites planches d'une dizaine de centimètres de large, maintenues par des vis. Chaque ouvrier retire une planche, creuse lentement avec une petite pelle, puis replace et fixe la planche. Une fois toutes les planches creusées, l'ensemble de la cage avance tandis que les maçons posent les briques à l'arrière.
En 1818, Brunel présente son projet à l’Institution of Civil Engineers : un tunnel de 1 250 pieds (381 mètres) reliant Rotherhithe et Wapping, composé de deux tunnels parallèles communiquant par des arcades. Dimensions impressionnantes : 11 mètres de largeur totale et 6 mètres de hauteur, à 21,5 mètres sous la surface de l’eau. Soutenue par le Parlement, la Thames Tunnel Company voit le jour. Les travaux débutent le 28 novembre 1825. Brunel prévoit trois ans de construction avec une progression de dix mètres par mois. La réalité se révèle brutale : le premier mois, seulement 2,40 mètres sont excavés. Les conditions de travail sont épouvantables. Les ouvriers travaillent huit heures dans la pénombre, d'abord éclairés par des bougies, puis par des lampes à gaz de méthane introduites en 1826. L’air confiné et fétide, chargé des infiltrations d’égouts de la Tamise, provoque évanouissements, vertiges, douleurs thoraciques et éruptions cutanées. Marc Brunel contracte une pleurésie. L’ingénieur résident John Armstrong démissionne en août 1826. Il est remplacé par Isambard Brunel, son fils, âgé de seulement 19 ans.
Le 17 mai 1827, la catastrophe frappe. À mi-parcours, le fond du fleuve s’effondre. Des centaines de tonnes de boue envahissent le tunnel, créant un cratère de 15 mètres de diamètre sur 3 mètres de profondeur dans le lit du fleuve. Isambard, inspectant les dégâts en barque, témoigne : « La terre a pénétré dans le tunnel comme si elle était vivante. » Il faut combler le cratère avec des tonnes de sacs d’argile, pomper l’eau, extraire la boue et réparer le bouclier détérioré. Les travaux reprennent après cinq mois d’arrêt. Pour rassurer les investisseurs, Brunel organise un banquet dans une partie achevée du tunnel, invitant dirigeants et personnalités. Mais le 11 janvier 1828, nouveau drame : le fond de la Tamise s’effondre à nouveau. L’eau envahit le tunnel en quelques secondes, emportant six ouvriers qui périssent noyés. La Thames Tunnel Company fait faillite. Le bouclier est muré par des briques, le chantier abandonné pendant huit ans.
En 1836, les travaux reprennent avec un nouveau bouclier plus résistant. Malgré plusieurs incendies causés par les gaz inflammables et trois autres inondations, la détermination de Brunel triomphe. Le tunnel principal s’achève en janvier 1842, dix-sept ans après le début des travaux. Paradoxalement, cette prouesse technique ne rencontre pas sa destination initiale. Faute d’argent pour construire les rampes de descente des marchandises, le tunnel conçu pour les véhicules à cheval s’ouvre uniquement aux piétons. Le jour de l’inauguration, 50 000 personnes paient un centime pour traverser le fleuve. En trois mois, un million de Londoniens l’ont franchi. Le Londres victorien salue « la huitième merveille du monde ».
Le tunnel devient une attraction touristique, un marché souterrain avec plus de 60 boutiques de souvenirs entre les arcades éclairées au gaz. Fêtes costumées et représentations attirent les foules, mais l’affluence nocturne de prostituées et de voleurs lui vaut le surnom d’« hôtel d’Hadès ». En 1913, électrifié et intégré au réseau du métro londonien, le tunnel trouve enfin sa véritable vocation ferroviaire. L’héritage de Brunel dépasse largement ce seul ouvrage. Sa technologie de bouclier de forage inspire tous les tunneliers modernes. Le tunnel de Severn (1872-1887) et celui de Mersey (1886) s’appuient sur ses innovations. Aujourd’hui, en 2025, le tunnel de la Tamise fonctionne toujours, transportant quotidiennement des milliers de passagers de l’Overground londonien sur la ligne East London. Marc Brunel a révolutionné l’ingénierie souterraine par sa persévérance face à l’échec et son génie technique. Son nom reste gravé dans l’histoire comme celui qui, le premier, dompta les eaux souterraines pour connecter les hommes.
UNE VISITE QUI VAUT LE DÉTOUR
Si vous passez par Londres, une visite au Brunel Museum s’impose pour saisir l’ampleur de l’exploit accompli il y a deux siècles. Installé dans l’ancienne salle des machines de Rotherhithe, ce musée unique vous plonge dans l’épopée titanesque du tunnel. Expositions interactives, maquettes du bouclier révolutionnaire, témoignages d’époque et descente dans le tunnel historique permettent de comprendre comment Brunel a défié l’impossible. Face aux reconstitutions des conditions de travail épouvantables et des catastrophes survenues, on mesure mieux le génie et la détermination de cet ingénieur qui révolutionna l’art de creuser sous les fleuves.
BRUNEL A CONÇU DES PONTS À L’ÎLE DE LA RÉUNION, MAIS PAS À MAURICE !
Nos recherches révèlent que Marc Brunel, bien qu’absent des annales mauriciennes, a bel et bien marqué la région des Mascareignes. En 1822-1823, il fut mandaté par le ministère français de la Marine pour concevoir deux ponts suspendus à Saint-Suzanne et Rivières Mât à l’île de la Réunion – île Bourbon à l’époque. Ces ouvrages, spécialement conçus pour résister aux cyclones tropicaux, furent fabriqués par Milton Iron Works près de Sheffield et expédiés via Gravesend le 29 novembre 1823. Paradoxalement, aucune trace de Marc Brunel ne subsiste aujourd’hui à Maurice : ni rue, ni monument, ni institution ne porte son nom, malgré ses innovations navales qui influencèrent les opérations britanniques à Port-Louis durant l’époque coloniale (1810-1968).
UN HÉRITAGE VIVANT
Deux cents ans après sa conception, l'œuvre de Brunel reste omniprésente dans Londres. Le tunnel de la Tamise, intégré à l'Overground londonien, transporte quotidiennement des milliers de passagers sur la ligne East London. Classé monument historique de Grade II, il abrite désormais des expositions permanentes sur l'ingénierie victorienne. Le Brunel Museum, installé dans l'ancienne salle des machines, accueille 50.000 visiteurs annuels. Plus largement, tous les tunnels urbains modernes – du métro parisien au Crossrail londonien – utilisent des principes techniques directement inspirés du bouclier de Brunel, faisant de lui le père de l'ingénierie souterraine moderne.