Moringa à Maurice : comment l’ingénieur Vinay Kanhye a structuré une filière agroalimentaire exportable
Ingénieur électrique formé au sein de l’un des cabinets les plus respectés du pays, Gibbs Consulting Engineers, Vinay Kanhye n’était pas destiné à devenir entrepreneur agricole. Pourtant, en découvrant par hasard une tisane au moringa dans une boutique londonienne, il ouvre sans le savoir un chantier inédit : celui de transformer une plante longtemps cantonnée aux cuisines modestes en une filière structurée, standardisée et exportable. En appliquant méthodiquement les outils du génie civil, il bâtit, presque pierre après pierre, une petite industrie agroalimentaire à Goodlands, aujourd’hui labelisée Made in Moris et tournée vers l’international.
Dans le paysage du BTP, où les ingénieurs évoluent au cœur des chantiers et des infrastructures, il est rare de voir l’un d’eux bifurquer vers un domaine aussi éloigné que l’agro-transformation. Le détour inattendu qu’a emprunté Vinay Kanhye, ingénieur électrique chez Gibbs Consulting Engineers, est sans doute une de ces exception qui confirment la règle, c’est-à-dire transposer les outils méthodologiques du génie civil à une plante locale longtemps marginalisée : le brède mouroum. En une décennie, il en a fait une filière structurée, reconnue et tournée vers l’exportation.
LE HASARD QUI FAIT BIEN DES CHOSES
L’histoire commence en 2012. En vacances à Londres, Vinay pousse la porte d’une « health shop » et tombe sur une tisane au moringa, alors en plein essor sur les marchés européens. Attiré par la curiosité autant que par son esprit scientifique, il goûte, s’informe, puis ramène dans ses valises cette trouvaille inattendue. C’est en creusant la documentation internationale et les publications scientifiques qu’il réalise que cette plante “miracle” n’est autre que notre brède mouroum national, souvent cueilli au bord des routes, préparé en bouillon ou en “touffé”.
La contradiction est flagrante : en Occident, le moringa fait figure de superaliment ; à Maurice, il reste associé à des usages modestes même s’il est considéré comme un aliment frugal. L’ingénieur comprend alors que l’enjeu n’est pas la plante, mais l’absence de système permettant de la valoriser.
Ce n’est pas un entrepreneur « inspiré », c’est un chef de projet qui change simplement de matière première.
Cette intuition prend une toute autre forme lorsqu’il tombe sur un rapport du Mauritius Research Council - aujourd’hui MRIC - détaillant les propriétés, usages et potentiels du moringa. Le document devient pour lui l’équivalent d’une étude de site préalable : données vérifiées, bénéfices mesurables, angles d’optimisation possibles. Tout ce qui plaît à un esprit formé à analyser des contraintes, identifier des leviers et planifier des solutions.
Maurice possède la ressource. Ce qui manque, c’est une filière : une chaîne de valeur capable d’assurer une qualité constante, une production reproductible et une conformité aux normes internationales. C’est précisément là que Vinay décide d’apporter ce qu’il connaît : la méthode.
L’héritage en ingénierie
Chez Gibbs, Vinay a appris la gestion des risques, la maîtrise des procédés, la standardisation, la documentation technique et l’importance du phasage — tous des outils transposables au vivant. Au lieu d’improviser, il construit son projet comme un ingénieur construit un ouvrage : étude technique, prototypage, industrialisation, extension territoriale et consolidation.
Ce n’est pas un entrepreneur « inspiré », c’est un chef de projet qui change simplement de matière première.
Première ligne de production
En 2014, aidé de ses parents retraités, il lance V. Kanhye Health Foods à l’étage de sa maison à Goodlands. L’endroit, pourtant modeste, est pensé comme une micro-usine : espace propre séparé, flux contrôlé, tri manuel, séchage en intérieur pendant vingt-quatre heures afin de préserver la couleur verte, broyage calibré, conditionnement standardisé.
Très vite, la tisane trouve sa place en supermarché. Deux ans plus tard, elle franchit les frontières mauriciennes : Royaume-Uni, Canada, États-Unis, Singapour, Afrique du Sud. Le produit plaît pour sa qualité, mais aussi pour son origine : un sol volcanique riche en minéraux, une culture sans intrants chimiques et un process maîtrisé.
Une nouvelle usine
En 2019, la petite unité domestique ne suffit plus. Vinay inaugure alors une nouvelle usine attenante à sa maison. Une douzaine d’employés y travaillent, du tri des feuilles jusqu’au conditionnement final. Le lieu, bien que de taille modeste, fonctionne comme une ligne agro-industrielle : hygiène contrôlée, processus reproductibles, zones séparées et traçabilité stricte.
Cette montée en gamme finit par être reconnue par un label particulièrement significatif : Made in Moris, gage de sérieux, de conformité et de professionnalisme.
Côté culture, Vinay exploite aujourd’hui deux arpents de moringa sur les hauteurs de Melville, dans un sol aride et riche qu’il transforme en ‘or vert’. Des planteurs partenaires cultivent également pour lui sur d’autres parcelles. On y trouve aussi de la citronnelle en bio, utilisée pour ses tisanes aromatiques.
Résilience technique
Lorsque survient la pandémie, l’entreprise fait face, comme tant d’autres, à une rupture de modèle. Mais là encore, l’ingénieur reprend le dessus : identification des zones de fragilité, adaptation des procédés, diversification des formats (barres, poudres, gélules), optimisation des coûts. Cette approche méthodique permet au modèle de tenir, mais aussi de se renouveler.
Elle lui vaut plusieurs distinctions, dont un prix de la COMESA, un SME Innovation Award et une sélection par la GIZ parmi les entreprises innovantes africaines. L’invitation à l’International Convention on Quality Control Circle, rare pour une petite structure mauricienne, confirme la solidité du projet.
Ce qui frappe enfin chez Vinay, c’est sa sobriété. Il parle rarement de succès, encore moins d’héroïsme entrepreneurial. Il évoque plutôt la méthode, les tests, la rigueur.... Et pourtant, derrière cette modestie, il a reconstruit autour d’une plante traditionnelle une filière complète, génératrice d’emplois, impliquant des planteurs, des microproducteurs et une petite industrie locale.
En d’autres termes, il a fait ce qu’un ingénieur fait de mieux : concevoir un système durable.
- Le label Made in Moris, obtenu par l’entreprise, vient consacrer ce travail de structuration. Il atteste non seulement de la provenance mauricienne du produit, mais aussi du respect de standards stricts de qualité, d’hygiène et de transparence imposés par la Mauritius Export Association, offrant ainsi une garantie supplémentaire aux distributeurs comme aux consommateurs. Distinguée à plusieurs reprises, l’entreprise de Vinay Kanhye s’est imposée comme une référence régionale : Grand Winner SME Innovation Award, COMESA Innovation Award, Pitch@Palace Commonwealth Finalist – Londres, Agroprocessing Excellence Award, Environmental Leadership Award, ainsi que des Gold Awards à l’ICQCC Singapour et au NPQC Maurice. Elle bénéficie aussi du GIZ Export Promotion Program Award.
- L’histoire ne s’arrête pas là. Vinay exploite désormais près de 14 arpents en propre ou en contrat, et prépare une nouvelle étape : un agro-eco farm mêlant vergers, cultures sous abri, élevage, aquaponie et écotourisme. Une diversification structurée, fidèle à sa méthode d’ingénieur.

