Vicky Seebarrun.(CEO de J&J) : « Sans main-d'œuvre qualifiée et étrangère, vous ne pouvez rien construire [...] Ce n’est pas un choix de confort, »
Face à la raréfaction de la main-d'œuvre qualifiée, le recours aux travailleurs étrangers s'impose comme une nécessité structurelle dans le BTP. À partir de son expérience, Vicky Seebarrun - qui a fait le cover story de Construct Magazine #édition03 - livre une lecture lucide des enjeux opérationnels, humains et organisationnels qui redéfinissent aujourd'hui les conditions de production et de performance du secteur.
Le BTP peut-il s'en sortir sans la main-d'œuvre étrangère ?
Sans main-d'œuvre étrangère, beaucoup de chantiers ne tourneraient pas. Ce n'est pas un choix de confort, c'est devenu une nécessité. Il y a quinze à vingt ans, on travaillait majoritairement avec des Mauriciens. Le déficit de travailleurs s'est élargi au fil des années, au point de créer un vide qu'il faut combler.
Qu'est-ce qui a créé ce vide selon vous ?
Il y a quatre facteurs. Un vieillissement de la main-d'œuvre sans relève. De moins en moins de jeunes s'intéressent à la construction. Les meilleurs ouvriers ont migré vers le Canada, l'Australie, l'Europe, parce que leur valeur est mieux reconnue ailleurs. Et une partie des meilleurs a choisi de se mettre à son propre compte — ils préfèrent garder le contrôle, même en sous-traitance.
Qu'est-ce qui a changé concrètement sur le terrain ?
Avant, on avait des équipes stables, avec de l'expérience. Aujourd'hui, il faut reconstruire en permanence. On se retrouve avec des profils très différents — Népal, Inde, Bangladesh, Madagascar, Sri Lanka — avec chacun leur manière de travailler, leur rythme, leur compréhension du métier. Gérer cela, ce n'est pas simple. Ce n'est pas juste une question de technique, c'est humain. Il faut expliquer, répéter, vérifier… Et même quand vous pensez que c'est compris, vous pouvez vous retrouver le soir avec un travail fait à l'envers.
Vous sélectionnez vous-même vos employés quand vous partez à l'étranger. Pourquoi ?
C'est trop important pour être laissé au hasard. Je ne peux pas me contenter de CV ou de dossiers. Je vais sur place — Katmandou, Delhi, parfois dans des villages très éloignés. On peut passer des heures, parfois des journées entières, juste pour rencontrer les bonnes personnes. Je regarde la manière de parler, de réagir et les méthodes de travail. Un bon ouvrier, ce n'est pas seulement quelqu'un qui sait faire. C'est quelqu'un qui va s'adapter, comprendre, suivre une logique de travail. Cela ne se voit pas sur un papier quand on recrute à travers des agences.
Quelles sont les difficultés majeures une fois les équipes en place ?
La communication ! Pas seulement la langue, mais la manière de comprendre une consigne. Ensuite, il y a les habitudes. Certains viennent de contextes où les standards ne sont pas les mêmes. La qualité demande donc un encadrement constant. Les Indiens, par exemple, posent des briques, alors qu'à Maurice nous utilisons des blocs. Il y a aussi des aspects qui peuvent paraître moins importants mais qui, au final, peuvent être une source de nombreux problèmes — la nourriture, le rythme de vie, la santé... Chez J&J, nous avons recruté des cuisiniers pour préparer les repas selon les origines. Certes c’est comme un détail, mais cela change tout dans la stabilité des équipes.
Qu'en est-il des marges et de l'impact sur la qualité ?
La qualité n'est jamais acquise. Elle se construit tous les jours. Aujourd'hui, si vous ne suivez pas de près, vous prenez un risque immédiat. Le Népalais est plus doux, mais il prend du temps pour assimiler. Le Bangladais est plus robuste et performant — il renouvelle volontiers son contrat parce qu'il considère son travail à l'étranger comme un investissement : un terrain, une maison familiale. L'Indien, lui, pense à rentrer au bout d'un an et demi — il a eu suffisamment pour tenir deux à trois ans chez lui. Chaque profil a sa logique, ses forces, ses limites... Mais quand on a pris un engagement, on ne peut pas se cacher derrière les contraintes. Le client nous a fait confiance. À nous de livrer. Un seul travailleur étranger peut vous coûter jusqu'à Rs 300 000 en démarches, frais, salaires, logement et formation. Imaginez qu'au bout de trois à six mois, il veuille rentrer.
La main-d'œuvre mauricienne a-t-elle encore sa place dans l’écosystème actuel ?
Bien sûr. Un bon nombre des meilleurs ouvriers sont devenus indépendants — ils préfèrent travailler en sous-traitance, garder leur autonomie. C'est une évolution naturelle, mais cela crée un manque dans les structures. Aujourd'hui, trouver un bon maçon, un bon menuisier, c'est devenu difficile. Ceux qui restent, on les garde souvent pour des postes de supervision, parce qu'ils ont l'expérience. Rien que cette semaine, j'ai fait l'interview d'un ouvrier mauricien âgé de 59 ans.
Le cadre actuel est-il adapté à cette réalité ?
Pas totalement. Certains travailleurs préfèrent perdre plusieurs jours de travail pour faire la queue et envoyer de l'argent à leur famille juste pour éviter des frais de Rs 800 en passant par une banque. Au final, ils perdent deux jours de travail et trois à quatre fois plus. Il faut un cadre plus clair, plus efficace, pour sécuriser à la fois les entreprises et les travailleurs. Si on ne régule pas correctement, on crée des dérives tels que le travail informel, l’instabilité et la perte de contrôle. Ceci a également un impact sur l'économie du pays.
Au-delà du recrutement, quel est le vrai défi ?
L'enjeu n'est pas seulement de trouver des bras, mais aussi de maintenir un niveau de qualité dans un secteur où tout est lié : main-d'œuvre, délais, coûts, confiance, performance et productivité. Si vous n'avez pas une équipe fiable, vous ne pouvez rien construire. Et si le système ne tient pas, c'est tout le secteur qui se fragilise davantage.