November 6, 2025

[MAIN-D'OEUVRE] Une pénurie tirée par le secteur de la construction

Le rapport interministériel sur les permis de travail, publié début octobre, dresse un constat sans détour : la construction, moteur historique de la croissance mauricienne, est aussi celle qui accentue la dépendance du pays à la main-d’œuvre étrangère. Avec près de 20 000 travailleurs venus d’Asie et de la région, le secteur se retrouve au cœur d’une réforme majeure visant à réguler, simplifier et sécuriser un modèle devenu indispensable.

Le rapport sur les permis de travail, publié il y a quelques jours, apporte un éclairage nouveau sur la question de la main-d’œuvre étrangère. Réguler, simplifier, sécuriser. C’est, en résumé, le mot d’ordre du Comité interministériel. Après plusieurs mois de concertation, le document trace une ligne claire : la dépendance croissante de Maurice à la main-d’œuvre étrangère est devenue une vulnérabilité systémique. Il propose une refonte complète du système à travers la mise en œuvre d’une série de recommandations, allant de la suppression de la Permission in Principle (PIP) à l’extension de la durée maximale des permis à dix ans, ainsi qu’à un encadrement renforcé des agences de recrutement.
« Foreign labour should not be a threat to the local workforce, but rather complement it and be a critical enabler of economic growth and social progress » : le ton est donné. Près de 45 300 travailleurs étrangers sont aujourd’hui en activité dans le pays, dont 20 000 dans le BTP — soit presque la moitié des effectifs du secteur. Derrière ces chiffres, un constat sans ambiguïté : sans réforme, le modèle actuel pourrait atteindre ses limites.

Un système à réinventer
Le rapport propose une refonte complète du dispositif de permis de travail, jusque-là jugé lent et fragmenté. Parmi les mesures phares : la suppression de la Permission in Principle (PIP), la digitalisation intégrale des procédures via le National E-Licensing System (NELS), l’extension de la durée maximale des permis à dix ans, un encadrement renforcé des agences de recrutement et la création d’un fonds de bien-être des migrants, financé par une contribution annuelle des employeurs.
« The current system is overly bureaucratic and opaque. The aim is to move towards a transparent, digital and predictable process » : ces propositions traduisent une volonté : rendre le système plus lisible, tout en assurant la protection des travailleurs et la stabilité du marché. Le rapport insiste sur une exigence de transparence : chaque recrutement étranger devra désormais être justifié par l’impossibilité d’embaucher localement, avec preuve d’annonce préalable sur les plateformes d’emploi nationales.

Une dépendance devenue structurelle
Sur le terrain, la dépendance du secteur est manifeste. Les travailleurs venus d’Inde (36,9 %), du Népal (21,3 %), du Bangladesh (19,9 %) et de Madagascar (17,1 %) forment le noyau dur de la main-d’œuvre du BTP. Leur contribution est devenue indispensable, s’accordent à dire les décideurs aussi bien que les employeurs : « Sans leur présence, les chantiers se ralentiraient, les coûts de production augmenteraient et la planification des projets publics ou privés serait gravement perturbée. »
Le rapport évoque la nécessité de développer une approche « fair, orderly and ethical » du système de recrutement, alignée sur les standards internationaux contre la traite et l’exploitation. Il recommande également d’autoriser, de manière encadrée, le changement d’employeur à la fin d’un contrat, afin d’éviter les situations de dépendance extrême. « Allowing workers to transfer employment upon completion of a contract would reduce individual vulnerability while maintaining sectoral stability », est-il souligné.

Maurice a ratifié plusieurs conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT), notamment sur la protection et l’égalité de traitement des migrants. Mais le Comité d’experts de l’OIT observe que des écarts entre le droit et la pratique perdurent. Les principaux manquements mis en avant : contrats temporaires renouvelés à répétition, accès limité à certaines prestations et entraves à l’activité syndicale. Des organisations internationales, comme IndustriALL Global Union, pointent des dérives similaires : frais de recrutement excessifs, résiliations unilatérales, logements inadaptés et autres confiscations de passeports, tout en admettant que « Mauritius has a solid legal framework, but implementation and monitoring need to be strengthened ».

Moment propice à la réforme
Le nouveau gouvernement, en place depuis novembre de l’année dernière, a clairement affiché son intention de se pencher sur la régulation de la main-d’œuvre étrangère et d’en faire une priorité nationale. Moins d’un an plus tard, les Assises du Travail et de l’Emploi (23–25 septembre 2025) ont réuni syndicats, patronat et administration autour de près de 400 propositions. Les principales résolutions : réduire les délais, sécuriser les droits et aligner la formation sur les besoins réels des entreprises.
Le comité interministériel, placé sous la tutelle du ministère du Travail, Reza Uteem, est désormais chargé de transformer ces orientations en législation.

Par ailleurs, la pénurie de main-d’œuvre locale ne tiendrait pas uniquement à un manque de candidats, mais aussi à un décalage profond entre l’offre et la demande. Les métiers physiques, aux horaires décalés, attirent de moins en moins les Mauriciens depuis ces deux dernières décennies. À ce tableau s’ajoutent le vieillissement démographique, la raréfaction des jeunes actifs, la baisse du taux de natalité et la fragilité de la formation technique, autant de facteurs qui exacerbent la situation. « The mismatch between jobseekers and job offers is no longer numerical but structural », note le rapport. D’où la requête des entreprises en faveur de profils immédiatement opérationnels. « L’appareil de formation peine à produire. Sans un investissement massif dans l’apprentissage, la dépendance restera forte », estiment-elles.

Conditions de logement
Le rapport consacre une section entière aux conditions de logement, point névralgique du modèle. Il préconise la création de cités ouvrières encadrées, la délivrance de permis d’hébergement normalisés et le renforcement des inspections sanitaires. « Accommodation should meet basic health and safety standards, and any violation must lead to fixed penalties and suspension of permits », est-il souligné.

Avec environ 20 000 travailleurs étrangers, le BTP se pose comme le véritable baromètre du modèle économique mauricien. Toute perturbation — restrictions de visas, hausse des coûts, instabilité dans les pays sources — se traduirait par un ralentissement immédiat des chantiers publics et privés. Le recours à la main-d’œuvre étrangère, conclut le comité interministériel, doit accompagner la montée en compétence locale, non s’y substituer.
En d’autres mots, l’avenir du secteur passera par la productivité, la formation et une gouvernance claire de tout ce qui a trait aux travailleurs migrants.

Comprendre la mécanique de la dépendance

Le recours massif à la main-d’œuvre étrangère dans le BTP n’est pas un cas isolé. Ce phénomène s’observe dans plusieurs économies, où le secteur du bâtiment est structurellement dépendant de travailleurs venus d’ailleurs.

Aux Seychelles, la dépendance est encore plus prononcée : plus de 8 000 travailleurs étrangers opèrent dans le BTP, soit environ 40 % de la main-d’œuvre du secteur (IOM – East and Horn of Africa Migration Programme, 2024). Les profils sont similaires à ceux observés à Maurice. À La Réunion, la proportion d’étrangers est plus faible grâce à la mobilité de la main-d’œuvre européenne. Néanmoins, le BTP réunionnais fait face à des pénuries de main-d’œuvre qualifiée, notamment dans les métiers du gros œuvre.

Les cas extrêmes se trouvent dans le Golfe. À Dubaï ou au Qatar, la main-d’œuvre étrangère représente jusqu’à 90 % de la population active totale, avec une concentration massive dans le BTP. Lors de la construction des stades pour la Coupe du monde au Qatar, le pays avait accueilli plus d’un million de travailleurs étrangers. En Asie du Sud-Est, Singapour présente un modèle intermédiaire. Le gouvernement y autorise l’entrée de milliers d’ouvriers étrangers pour la construction, tout en encadrant strictement leur séjour par des permis temporaires, à l’image de la stratégie proposée par le rapport mauricien. Là encore, la dépendance dépasse 50 % des effectifs dans le BTP.

Ces comparaisons révèlent un schéma commun : plus un pays affiche une petite population et une forte demande en infrastructures, plus sa dépendance aux migrants est élevée. Maurice se situe dans une zone médiane — 45 % des travailleurs étrangers du pays mobilisés dans le BTP — mais cette proportion, proche de celle de Singapour, reste critique. Elle expose le pays aux mêmes vulnérabilités :

• Risques sociaux en cas de tensions sur les conditions de travail.

• Risques économiques si l’offre de main-d’œuvre depuis l’Inde, le Népal ou le Bangladesh venait à se réduire.

• Risques d’image sur la scène internationale si les droits des migrants ne sont pas strictement respectés.

Comme le souligne le rapport du Comité interministériel, « la dépendance croissante aux travailleurs étrangers, en l’absence de réformes, expose Maurice à une vulnérabilité systémique ». L’expérience des Seychelles, de Singapour et du Golfe montre que ce type de dépendance, une fois installée, tend à devenir irréversible.