February 11, 2026

Laura Cataperman : La vie en apesanteur !

À 46 ans, Laura Cataperman a quitté l’hôtellerie pour intégrer le secteur du BTP et devenir la première femme grutière à Maurice. Perchée à 35 mètres de hauteur, elle pilote une grue de dix tonnes sur les plus grands chantiers de l’île. Son parcours illustre l’évolution des métiers techniques et la progression de la mixité dans la construction mauricienne.

11 heures, Moka. Perchée à 35 mètres dans sa cabine qui surplombe l’immense chantier, Laura actionne avec une précision chirurgicale les commandes de sa grue [modèle 218]. Une poutre de béton de cinq tonnes s’élève dans les airs. En contrebas, ses collègues poursuivent leurs tâches sans même lever les yeux. Cette indifférence constitue, en réalité, un gage de confiance, de respect gagné chantier après chantier. Il y a quatre ans pourtant, nul n’aurait imaginé qu’elle deviendrait la première femme à exercer le métier de grutière à Maurice et dans l’océan Indien. Portrait d’une pionnière qui a su briser les stéréotypes dans ce qui demeure un bastion résolument masculin.

Laura Cataperman, 46 ans, mère de famille, profession : grutière. Son quotidien ? Grimper dans une cabine perchée à 35 mètres de hauteur, piloter un engin de levage à l’aide d’un joystick, déplacer des charges lourdes, répartir les matériaux sur un chantier, couler des murs en béton entre des coffrages… Un métier longtemps considéré comme la chasse gardée des hommes. Cette mère de trois enfants – Marine, Chris et Yoanito – a amorcé une reconversion radicale il y a quatre ans, abandonnant l’ambiance feutrée des hôtels pour l’univers impitoyable du BTP.

Rien ne la prédestinait à passer ses journées dans la cabine d’une grue. L’aventure commence pourtant chez Transinvest, par la petite porte. « J’ai commencé comme cleaner sur le chantier Victoria Urban Terminal, puis je suis devenue technicienne béton pour ensuite m’initier à d’autres tâches sur différents chantiers tels que l’immeuble Parkside à Phoenix ou le flyover de Verdun », raconte-t-elle.

C’est sur le chantier de Verdun que l’histoire de Laura prend un tournant inattendu. Après deux années d’apprentissage au sol, ses supérieurs, dont Selven et Cédric, lui proposent l’impensable : apprendre à piloter une grue ! « Au départ, j’ai refusé sans vraiment réfléchir », confie celle qui, jadis, demeurait admirative devant ces engins d’acier découpant le ciel et défiant la gravité en soulevant des mastodontes en béton. Pour Laura, s’imaginer là-haut en train de les dompter relevait de l’impossible, sans compter le trac qui la gagnait à chaque fois qu’elle y pensait.

un métier qui ne s’improvise pas !

Son instinct de battante finira par l’emporter. Durant une année entière, sur le chantier de Telfair notamment, Laura maîtrise non seulement les rudiments techniques en s’armant de patience, mais développe aussi une qualité devenue rare : l’art d’écouter. Ce qui lui permet de donner un sens profond à ce conseil qui résonne souvent dans sa tête comme une mise en garde : « la formation d’un grutier ne s’improvise pas ! »

Mais au-delà de l’apprentissage technique, le véritable défi était psychologique, celui d’apprivoiser sa peur. « Au commencement, quand tu vois la grue qui bouge, tu as peur, tu as l’impression qu’elle peut tomber à n’importe quel moment. Ajouté à cela, la réaction de certaines personnes, en particulier des proches qui semblaient avoir plus peur que moi… (rires) Je pense à mon fils qui, par exemple, me demandait chaque soir d’arrêter de faire ce travail », se souvient-elle : « je devais les rassurer en leur disant que j’étais encadrée par des professionnels, tout en surmontant ma propre peur. »

Son mantra

Heureusement, Jordan, son formateur, et toute l’équipe d’opérateurs l’accompagnent dans cette épreuve. « J’étais suivie et soutenue constamment », témoigne-t-elle. Cependant, l’environnement n’était pas toujours bienveillant. Les regards dubitatifs et les remarques à demi-mot ne manquaient pas. « Ma force mentale et le travail sur moi-même m’ont permis de franchir cette étape », confie-t-elle. Son mantra ? Une phrase qu’elle se répète comme une prière : « Laura, si tu es arrivée en haut, c’est que tu peux le faire ! »

Peu à peu, elle gagne sa place. La pression et le stress finissent par s’estomper et font taire les sceptiques.

Un souvenir reste néanmoins gravé dans sa mémoire : ce jour venteux à Moka où les rafales atteignaient des pics de 52 km/h. « Il y avait beaucoup de vent avec un bruit qui vous donne la chair de poule. Tout bougeait en même temps. J’avais peur et je me disais ‘aujourd’hui, tu vas tuer quelqu’un ou c’est toi-même qui vas mourir’ », témoigne-t-elle, rappelant que pendant la phase d’apprentissage, sa confiance a été mise à rude épreuve.

RITUEL QUOTIDIEN

Chaque matin, la première grutière de l’île entame son rituel : grimper une échelle de 35 mètres de haut à la verticale. Quinze minutes d’effort pur, deux à trois fois renouvelées dans la journée. « C’est la seule partie vraiment physique du métier », confie-t-elle avec un léger sourire. Une fois en haut, place à la concentration et à la précision. Laura règne huit heures durant dans sa cabine, aux commandes d’une grue 218 capable de soulever dix tonnes et de les positionner au millimètre près. À son actif : plusieurs bâtiments de trois à sept étages. « Nous sommes un peu comme le cœur de la construction d’un bâtiment dès qu’il commence à sortir de terre », explique-t-elle d’un ton posé avant de détailler ce que son travail implique : « Tous les matériaux qu’il faut monter transitent par nous. La sécurité passe avant tout. Il n’est jamais question de prendre des risques, d’où l’importance de la communication, de la précision des données ou du suivi de la maintenance. Il faut être concentrée en permanence et rester vigilante, que ce soit par rapport aux conditions météorologiques ou aux lignes électriques… »

Cette réussite individuelle s’inscrit dans une démarche plus large. Transinvest, son employeur, prône depuis plusieurs années une politique de mixité professionnelle dans le BTP, tout en développant une approche novatrice dans le secteur avec l’organisation d’événements comme « Building Better with Less » ou encore l’intégration de pratiques innovantes comme le concept de « travailleur d’excellence » pour améliorer la performance de ses équipes sur le terrain. La preuve : le parcours de Laura fait déjà école. Pascaline, une de ses collègues, a commencé son apprentissage dans la même voie.

Laura ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Je veux également apprendre à faire le montage et le démontage des grues », ambitionne-t-elle.

À cœur vaillant, rien d’impossible !

À BÂTONS ROMPUS


Qu’est-ce que cela fait d’être la première femme grutière de l'océan Indien et d’avoir brisé les barrières d’un milieu jusqu’ici dominé par les hommes ?

Je suis évidemment très fière d’avoir pu relever ce défi. Beaucoup de personnes m’avaient conseillé d’éviter de changer de métier à mon âge, sans compter les clichés. Personnellement, je pense que pour arriver à faire ce travail, il faut non seulement avoir confiance en soi, mais aussi, et c’est le plus important, avoir la confiance des autres.

Qu’est-ce qui vous a permis de vous accrocher ?

Rester soi-même et être à l’écoute des retours et conseils afin de continuer à progresser. Le recul et l’humilité sont tout aussi importants.

Votre plus gros défi jusqu’à ce jour ?

J’ai travaillé sur un projet à l’Avenir et j’ai bouclé le bâtiment seule. C’était vraiment gratifiant de mener à bien un tel projet, d’être à la hauteur d’une telle responsabilité.

Cela vous arrive-t-il de rêver que vous êtes dans une grue ?

(Rires)... Parfois, j’ai des sensations de vibration. Un jour, mon fils m’a demandé pourquoi je répétais dans mon sommeil : « 10 mètres, 11 mètres, 15 mètres… » C’est un travail épuisant, qui demande plus d’effort mental que physique. Il faut rester concentrée, mémoriser les informations comme la distance entre les bâtiments, suivre les repères pour analyser les distances...

Grimper une échelle de plus de trente mètres deux à trois fois par jour pour s’installer dans sa cabine est-il dur ? Combien de temps cela prend-il pour arriver en haut ?

Oui, c’est dur ! Ce n’est pas comme des escaliers, c’est droit. Je dirais entre dix et quinze minutes. Il faut parfois faire une ou deux pauses, puis continuer. Mais je m’y suis habituée.

Comment réagissent vos enfants aujourd’hui ?

Ils sont fiers ! Mon fils me demande souvent, quand on passe près d’un chantier : ‘Maman, tu as travaillé sur celui-ci ?’

Que diriez-vous aux femmes qui hésitent à se lancer ?

Ce métier n’est pas une question de capacité, mais d’apprentissage, de force mentale et de volonté. Il ne faut pas avoir peur de se lancer, car ce n’est pas plus dur pour une femme que pour un homme.

Cela vous arrive-t-il parfois d’avoir l’impression de jouer à un jeu vidéo à force de manier une manette ?

(Rires, puis réflexion)… Je ne suis pas trop fan de jeux vidéo. En l’air, la réalité est totalement différente. Il faut rester concentrée et garder la tête sur les épaules. C’est une grosse responsabilité !

Le regard de vos collègues a-t-il changé, en particulier ceux qui pensaient que « travay lor crane » ne se déclinait qu’au masculin ?

Plus maintenant ! Je suppose que ma persévérance a fini par convaincre les plus sceptiques. À force de me voir tous les jours dans la cabine, ils ont fini par accepter que je faisais le boulot comme il se doit.