August 19, 2026

[ARCHITECTURE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE] Abhinav Nunkoo : « Quelle que soit la manière dont l’IA est utilisée, l’auteur du projet reste l’architecte »

En écho à notre dossier « L’IA va-t-elle refaire le monde bâti ? », cette interview prolonge le débat dans un contexte plus mauricien, plus concret aussi. Où en sommes-nous réellement dans l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’architecture locale ? Entre fascination technologique, accélération des workflows et responsabilité créative, les lignes commencent déjà à bouger. Abhinav Nunkoo livre ici une lecture nuancée de l’IA, un outil appelé à transformer certaines pratiques, sans pour autant dessaisir l’architecte de ce qui fait le cœur de son métier : juger, interpréter, et assumer.


Comment avez-vous découvert les outils d’IA dans votre pratique et quelle a été votre première réaction ?

L’intelligence artificielle fait désormais partie du paysage depuis plusieurs années, et de nombreux cabinets internationaux explorent déjà son intégration dans leur manière de concevoir et de travailler, tout en partageant leurs méthodes d’application dans un secteur du bâtiment de plus en plus rapide et exigeant. Les éditeurs de logiciels jouent eux aussi un rôle important dans cette évolution, en adaptant progressivement leurs plateformes aux capacités offertes par l’IA. De notre côté, nous avons commencé à explorer ces outils afin d’évaluer leur potentiel et leur pertinence dans le contexte mauricien.

Au quotidien, à quel moment du projet l’IA intervient-elle concrètement dans votre travail ?

L’IA est avant tout un outil très utile pour améliorer les workflows liés aux tâches répétitives et à la recherche. Elle permet de dégager davantage de temps pour la créativité et pour réfléchir à la manière dont nous façonnons l’environnement bâti dans lequel nous vivons. À ce stade, la plupart des moteurs d’IA interprètent des données afin de générer rapidement des représentations visuelles, sous forme d’idées et de concepts. Cela permet notamment d’explorer rapidement certaines pistes dès les phases initiales d’un projet et de mieux apprécier les capacités offertes par ces outils. En revanche, toute la question de la propriété intellectuelle et du copyright reste aujourd’hui encore une véritable zone d’incertitude.

La formation continue à enseigner une grande variété de disciplines afin de permettre aux étudiants d’acquérir les compétences (...) qui reposent encore largement sur des aptitudes pratiques et créatives qui ne dépendent pas de l’IA.

Comment réagissent vos clients quand vous leur expliquez qu’une partie du processus de conception implique de l’IA ?

Aujourd’hui, certains clients viennent même avec leurs propres images générées par IA. Dans la pratique, cela reste un point de départ intéressant qui nous permet de visualiser ce qu’ils ont en tête et d’échanger autour des idées et des réflexions qui entourent leurs projets. Néanmoins, d’autres aspects doivent être pris en compte, car chaque projet possède ses propres caractéristiques, et chaque site comme chaque typologie restent différents.

Est-il vrai de dire que les outils d’IA les plus populaires, dont Midjourney et Veras, sont entraînés sur des données essentiellement occidentales, comme le suggèrent le RIBA Journal et le livre blanc de Chaos paru en janvier 2026 ?

En effet, de manière générale, l’IA produit encore des résultats issus de données principalement nourries par des références occidentales. Mais à mesure que davantage de passionnés mauriciens alimentent les ‘open AI platforms’ avec du contenu local, les images générées deviennent progressivement plus pertinentes et mieux adaptées au contexte mauricien.

Comment préservez-vous l’identité mauricienne dans vos projets, entre climat tropical, matériaux locaux et écologiques, et héritage créole et colonial ?

À mon avis, il relève de la responsabilité des architectes de concevoir de manière réfléchie et adaptée, en tenant compte du contexte mauricien. Il convient aussi de garder en tête que l’IA dans l’architecture est également un sous-produit de la mondialisation. Prenons le cas de certains bâtiments à Dubaï ou en Chine : un bon nombre se ressemblent, énormément même. Maurice n’est pas épargnée par cette tendance. L’IA alimente et accélère ce phénomène à travers la chaîne d’approvisionnement et la mondialisation de l’industrie de la construction. L’expression architecturale et la paternité créative doivent néanmoins être préservées par l’architecte dans sa manière d’interpréter et d’intégrer le contexte mauricien.

Le marché immobilier mauricien a enregistré une croissance de 12 % en 2025, et les délais tendent à se resserrer. L’IA est-elle un avantage concurrentiel réel pour un architecte ou un cabinet local, ou un outil que les grands groupes internationaux maîtrisent déjà mieux ?

C’est un fait. L’IA fait désormais partie des outils utilisés par les architectes et cabinets locaux pour produire rapidement des concepts initiaux et des visuels, dans une culture où tout évolue à un rythme de plus en plus rapide. L’utilisation de l’IA peut effectivement aider à faciliter certaines propositions et certains rendus dans les premières phases d’un projet. L’auteur du projet reste cependant l’architecte, celui qui doit ensuite le concrétiser avec la participation d’autres professionnels, notamment les ingénieurs, quantity surveyors et contracteurs. Personnellement, je ne pense pas que l’IA soit aujourd’hui à un stade où elle peut offrir un réel avantage concurrentiel. Le secteur de la construction repose sur de nombreux métiers exercés par des êtres humains : maçons, charpentiers, plombiers, électriciens, entre autres. Il y a également toute la question de la constructibilité et de l’exécution sur chantier. Ce sont des réalités auxquelles l’IA reste encore largement déconnectée. L’IA doit avant tout rester un outil destiné à accompagner les architectes et les autres professionnels afin d’améliorer certaines tâches et certains workflows. Le remplacement des métiers exercés par des humains ne saurait être une réalité, du moins dans l’immédiat. Après tout, l’environnement bâti n’est-il pas conçu pour les humains ?

L’architecture reste un acte de responsabilité légale et humaine. Où tracez-vous personnellement la ligne entre ce que vous déléguez à l’IA et ce qui ne peut pas l’être ?

Un architecte est avant tout un professionnel agréé. Il évolue dans un cadre régi par des codes de pratique, aussi bien sur le plan légal qu’éthique. Quelle que soit la manière dont l’IA est utilisée dans le processus, l’auteur du projet reste l’architecte.

Le remplacement des métiers exercés par des humains ne saurait être une réalité, du moins dans l’immédiat. Après tout, l’environnement bâti n’est-il pas conçu pour les humains ?

Qu’en est-il de la formation en architecture ?

Les écoles d’architecture sont régulées par différents organismes, aussi bien locaux qu’internationaux, notamment l’UIA, le Commonwealth ou encore, localement, le PAC. À ce niveau, l’IA peut être perçue comme une forme de plagiat lorsqu’elle est utilisée pour contourner certaines étapes du travail. La formation en architecture est une discipline exigeante qui demande une manière différente de comprendre et d’interpréter l’environnement qui nous entoure. Elle repose sur un processus d’apprentissage mêlant sensibilité artistique, approche scientifique et conscience sociale. La formation continue par ailleurs à enseigner une grande variété de disciplines, en ligne avec les standards internationaux, afin de permettre aux étudiants d’acquérir les compétences nécessaires pour intégrer le marché du travail, aussi bien localement qu’à l’international. Des compétences qui reposent encore largement sur des aptitudes pratiques et créatives qui ne dépendent pas de l’IA.

Un architecte qui n’aura pas adopté l’IA sera-t-il encore compétitif, disons dans 3 à 10 ans ?

Certainement. Chaque architecte et chaque cabinet ont leur propre approche et conçoivent des bâtiments qui répondent avant tout aux besoins humains.

À quoi ressemblerait le cabinet d’architecture de demain, mauricien ou étranger, qui aura su tirer le meilleur parti de l’IA ?

Des éditeurs de logiciels comme Autodesk intègrent aujourd’hui de plus en plus l’IA dans leurs technologies afin d’améliorer les workflows des architectes et des ingénieurs. C’est un avantage certain, car ces avancées technologiques contribuent à une industrie de la construction plus efficace et permettent de réduire certaines erreurs avant même l’exécution sur chantier. Dans le secteur du bâtiment, les données sont aujourd’hui omniprésentes et produites à toutes les échelles. C’est précisément là où l’IA prendra toute son importance et apportera une valeur ajoutée, notamment par sa capacité à interpréter davantage de données afin d’aider les professionnels à prendre des décisions plus éclairées à travers le BIM (Building Information Modelling).